2 L’homme habillé de journaux
(The Gentleman dressed in Newspaper)

 

Il était plus de 3 heures du matin, lorsque las et tristes, les Beresford regagnèrent leur appartement. Tuppence mit longtemps à s’endormir. Elle revoyait sans cesse le frais visage aux yeux agrandis par l’horreur.

L’aube pénétrait par les fentes des volets lorsqu’elle finit par sombrer dans un lourd sommeil sans rêve. À son réveil, il faisait grand jour et Tommy, penché sur son lit, la secouait doucement.

— Réveillez-vous, ma vieille. L’inspecteur Marriot, accompagné d’un autre homme, est ici, et désire vous voir.

— Quelle heure est-il ?

— Presque 11 heures. Je vais demander à Alice de vous apporter tout de suite votre thé.

— Merci. Dites à l’inspecteur que je serai prête dans dix minutes.

Un quart d’heure plus tard, Tuppence faisait irruption dans le salon. L’air guindé et solennel, Marriot se leva pour la saluer.

— Bonjour, Mrs Beresford. Permettez-moi de vous présenter sir Arthur Merivale.

La jeune femme échangea une poignée de main avec un homme grand et mince aux yeux hagards et aux tempes grisonnantes.

— C’est au sujet de ce triste événement survenu la nuit dernière, expliqua l’inspecteur. Je désire que vous répétiez à sir Arthur les mots que prononça la pauvre femme avant de mourir. Sir Arthur a été très difficile à convaincre.

— Je ne puis croire, protesta l’intéressé, que Bingo Hale ait jamais voulu toucher à un seul cheveu de Vere.

Marriot expliqua :

— Nous avons réussi à éclaircir rapidement quelques points. D’abord, nous avons identifié la victime, lady Merivale. Ensuite, nous nous sommes mis en rapport avec sir Arthur, ici présent, qui reconnut sa femme et fut littéralement anéanti. Nous lui avons demandé si le nom de Bingo lui était familier…

— Vous devez savoir, Mrs Beresford, enchaîna Merivale, que le capitaine Hale, connu de tous ses amis sous le nom de Bingo, est mon plus cher compagnon. Il vit presque avec nous. D’ailleurs, il se trouvait chez moi lorsqu’on vint l’arrêter ce matin. Je ne puis m’empêcher de penser que vous avez dû commettre une erreur… ce n’est pas son nom que ma femme a murmuré.

— Aucune erreur possible, protesta doucement Tuppence. Elle a dit « C’est Bingo qui a fait cela… »

— Vous voyez ! lança Marriot.

Le malheureux se laissa tomber dans un fauteuil et s’enfouit le visage dans ses mains tout en gémissant :

— C’est incroyable ! Quel motif aurait-il eu ? Oh ! je sais… vous pensez tous que Hale était l’amant de ma femme, mais même si cela était, ce que je me refuse à admettre, pourquoi aurait-il voulu la tuer ?

L’inspecteur toussa :

— L’hypothèse que je vais vous soumettre n’est pas très agréable. D’avance, vous voudrez bien me pardonner. Dernièrement, le capitaine Hale s’est beaucoup intéressé à une jeune Américaine… dotée d’une fortune considérable. Si lady Merivale avait pris ombrage de cette union, elle aurait probablement voulu l’empêcher…

— C’est une indignité, inspecteur !

Merivale se dressa furieux, mais le policier l’arrêta d’un geste.

— Pardonnez-moi… Vous m’avez confié que le capitaine et vous aviez l’intention d’assister à cette soirée et que, sachant votre femme en visite chez des amis, vous ne vous doutiez absolument pas qu’elle y serait également présente ?

— Absolument pas.

— Montrez-nous l’annonce dont vous m’avez parlé, Mrs Beresford.

Tuppence leur tendit le journal et Marriot enchaîna :

— C’est très clair. Cette annonce fut insérée par le capitaine pour attirer l’attention de votre femme. Ils s’étaient déjà arrangés pour se rencontrer à cette soirée. De votre côté, vous décidez seulement la veille que vous assisterez à ce bal, de là la nécessité de mettre la jeune femme sur ses gardes. Voilà l’explication de la phrase « Impasse au Roi nécessaire ». Vous avez loué votre costume à une compagnie théâtrale alors que le capitaine avait eu le temps de faire exécuter le sien : l’homme habillé de journaux. Savez-vous ce que nous avons trouvé, serré dans la main de la morte, sir Arthur ? Un fragment de journal. Mes hommes ont reçu l’ordre de récupérer le costume du capitaine qu’il a laissé chez vous et je le trouverai à mon retour au Yard. Si nous constatons qu’il y manque un morceau et que ce morceau corresponde au fragment trouvé… ma foi, ce sera le dénouement de l’affaire.

— Vous ne dénicherez rien de la sorte ! Je connais Bingo Hale.

Les deux hommes se retirèrent après s’être excusés auprès de Tuppence d’avoir dû la déranger.

 

Tard dans la soirée du même jour, le jeune couple fut surpris de recevoir à nouveau la visite de l’inspecteur Marriot.

— J’ai pensé que les « Brillants Détectives de Blunt » aimeraient connaître les derniers développements de l’affaire, fit-il dans un demi-sourire.

— Certainement, approuva Tommy. Buvez-vous quelque chose ?

Il tendit un verre au policier qui annonça d’un ton laconique :

— Une affaire très simple en résumé : la dague appartenait à la victime. On voulait faire croire au suicide mais, grâce à votre double témoignage, le plan du meurtrier a échoué. Nous avons mis la main sur une abondante correspondance. Lady Merivale et Hale poursuivaient, depuis pas mal de temps, une tendre liaison. Sir Arthur ne soupçonnait rien. Pour couronner le tout, nous venons de trouver le dernier maillon…

— Le dernier quoi ? interrompit vivement Tuppence.

— Le dernier maillon de la chaîne. Le fragment du Daily Leader trouvé dans la main de la morte correspond exactement à un trou dans le costume que portait Hale. Oui… Cette histoire est extrêmement simple… Je vous ai apporté un cliché des deux pièces à conviction, pensant que cela vous intéresserait peut-être d’y jeter un coup d’œil. Il est assez rare de se trouver devant une affaire aussi facile.

 

— Tommy, déclara soudain Tuppence, alors que son mari la rejoignait après avoir raccompagné l’inspecteur, pourquoi, à votre avis, l’inspecteur répète-t-il sans arrêt que cette affaire est parfaitement simple ?

— Je ne sais pas. Pure satisfaction personnelle, j’imagine ?

— Pas le moins du monde ! Il essaie de nous exciter. Prenons par exemple les bouchers, ils savent tout sur la viande, non ?

— Je le pense, mais… que diable… ?

— De même que les fruitiers s’y connaissent en légumes et les poissonniers en poissons. Les détectives, détectives professionnels s’entend, doivent donc s’y connaître en criminels. Ils détectent un suspect et flairent un meurtrier. L’expérience de Marriot lui souffle que le capitaine Hale n’est pas un criminel bien que tout l’accable. En désespoir de cause, l’inspecteur nous importune, espérant contre tout espoir qu’un détail oublié nous reviendra à l’esprit, lequel détail lui permettrait de se lancer sur une autre piste. Tommy, pourquoi ne s’agirait-il pas d’un suicide, après tout ?

— Souvenez-vous des paroles qu’elle a prononcées avant de mourir.

— Je sais… mais, essayez de considérer les choses sous un autre angle. Bingo est la cause de tout… ou mieux, la conduite de Bingo. Désespérée, elle se suicide. Ce n’est pas impossible.

— D’accord, mais cela n’explique pas le fragment de journal qu’elle tenait dans la main ?

— Voyons les clichés laissés par Marriot. J’ai oublié de l’interroger à propos de ce que Hale déclarait pour sa défense.

— Je viens juste de le lui demander en le raccompagnant. Hale affirme n’avoir pas adressé la parole à lady Merivale au cours de cette soirée. Il prétend que quelqu’un lui a glissé un billet où il était dit : « N’essayez pas de me parler ce soir. Arthur se doute de quelque chose. » Néanmoins, il n’a pu produire ce billet, ce qui rend son histoire assez invraisemblable. De toute manière, vous et moi savons qu’il se trouvait avec elle car nous l’avons vu.

Tuppence hocha la tête et se pencha sur les deux clichés. L’un représentait un fragment de journal avec l’inscription DAILY LE… et l’autre, la première page du journal avec le morceau déchiré de l’entête. Les deux s’assemblaient parfaitement.

— Quelles sont ces marques sur le côté ? demanda Tommy.

— Des trous d’aiguille. C’est l’endroit où l’on a cousu.

— Je pensais qu’il s’agissait peut-être d’un autre système de points. (Il frissonna.) Quand je pense, Tuppence, que nous étions juste en train d’étudier des points et de chercher à deviner la signification de cette annonce…

Étonné du silence de sa compagne, Tommy se tourna vers elle et fut frappé par son regard fixe et son expression.

— Tuppence… (Il la secoua doucement par le bras.) Que se passe-t-il ? Allez-vous avoir une attaque, ou quoi ?

Sans bouger, Tuppence articula d’une voix lointaine :

— Denis Riordan.

— Eh bien ! quoi, Denis Riordan ?

— Juste comme vous le disiez, Tommy : une simple remarque innocente et tout s’enclenche. Trouvez-moi tous les Daily Leader de cette semaine.

— Que mijotez-vous ?

— Grâce à vous, il m’est enfin venu une idée. Le cliché de Marriot nous montre l’en-tête du journal de mardi et je crois me souvenir que le journal de mardi portait deux points dans le L de LEADER. Celui-ci a un point dans le D de DAILY… et un autre dans le L. Apportez les journaux et vérifions.

Ils se mirent fiévreusement au travail et constatèrent que Tuppence avait raison.

— Vous voyez ! Ce fragment n’a donc pas été arraché au journal de mardi.

— Mais, Tuppence, nous ne pouvons en être certains. Il est possible qu’il s’agisse d’une autre édition.

— Possible, en effet. Mais, si j’ai raison, la conclusion est évidente, non ? Téléphonez à sir Arthur. Demandez-lui de venir ici tout de suite, car j’ai une nouvelle importante à lui communiquer. Ensuite, mettez-vous en rapport avec Marriot. S’il n’est pas au Yard, on saura où le joindre.

 

Une demi-heure plus tard, sir Arthur arriva très intrigué. Tuppence s’avança pour l’accueillir.

— Veuillez nous excuser de vous avoir appelé de façon si impérative, mais mon mari et moi venons de découvrir un fait important. Nous n’ignorons pas à quel point vous êtes désireux de justifier votre ami.

Sir Arthur hocha tristement la tête.

— Oui, mais je dois, hélas, me rendre à l’évidence… qui est accablante.

— Que diriez-vous si je vous révélais que le hasard a placé entre nos mains une preuve de son innocence ?

— Je serais ravi, Mrs Beresford !

— Supposons que j’aie rencontré une jeune fille qui, à minuit, la nuit dernière, dansait avec le capitaine Hale… alors qu’à la même heure, il était supposé tenir compagnie à votre femme…

— Formidable ! Je savais que la police avait dû commettre une erreur. La pauvre Vere s’est donc donné la mort ?

— Sûrement pas ! Vous oubliez l’autre homme.

— Quel autre homme ?

— Celui que mon mari et moi avons vu quitter la loge. En fait, sir Arthur, il devait y avoir un autre homme, habillé de journaux, présent à ce bal. À propos, quel costume portiez-vous ?

— Moi ? J’étais déguisé en bourreau du XVIIe siècle.

— Exactement le costume qui s’imposait !

— Qui s’imposait, Mrs Beresford ? Qu’entendez-vous par là ?

— Qui s’imposait pour le rôle que vous vous étiez attribué. Voulez-vous savoir ce que je pense, sir Arthur ? Le costume de papier est aisé à enfiler par-dessus celui du bourreau. Auparavant, on a glissé un billet dans la main de Hale, le priant de ne pas s’approcher d’une certaine dame. Mais la dame, elle, ignore tout de ce billet. À l’heure convenue, elle se rend à l’As de Pique, y rencontre l’homme déguisé avec lequel elle avait rendez-vous, puis ensemble, ils se réfugient dans une loge. Là, j’imagine qu’il la prend dans ses bras, l’embrasse… le baiser de Judas, en quelque sorte, et en même temps, frappe avec sa dague. La victime pousse un petit cri que l’homme couvre par un éclat de rire. Ensuite, l’assassin s’enfuit, laissant la mourante horrifiée, persuadée que l’homme qui l’a frappée est son amant. Malheureusement, la victime a arraché un fragment du costume de papier. L’assassin s’en rend compte, car il s’agit d’un homme qui attache beaucoup d’importance aux détails. Il sait – pour que la culpabilité de Hale ne fasse aucun doute – que le morceau de papier arraché à son propre costume doit paraître provenir de celui du capitaine. Il se trouve que les deux hommes habitent sous le même toit. Le meurtrier a donc tout le temps nécessaire pour faire un trou dans le costume de son ennemi, brûler son propre costume et se préparer à assumer le rôle de l’ami loyal. Qu’en pensez-vous, sir Arthur ?

Merivale s’inclina gracieusement :

— Vous avez, chère madame, la très vive imagination de quelqu’un qui lit trop de romans.

— Vous croyez ? intervint Tommy.

Sir Arthur le regarda en souriant, avant d’ajouter :

— Et un mari qui se laisse aisément persuader. Je doute que vous trouviez des gens assez crédules pour ajouter foi à votre belle histoire.

Il éclata de rire et Tuppence se raidit :

— Je reconnaîtrais ce rire entre mille ! Je l’ai entendu à l’As de Pique. Permettez-moi d’ajouter que vous vous êtes légèrement mépris sur notre raison sociale.

Elle lui tendit une carte de visite qu’il lut à haute voix.

— Agence Internationale de Recherches… (Il eut un haut-le-corps.) C’est donc cela ! Maintenant, je comprends pourquoi Marriot m’a amené ici, ce matin. Un piège, hein ?

Il s’approcha de la fenêtre et remarqua distraitement :

— Vous jouissez d’une belle vue sur Londres.

— Inspecteur Marriot ! cria Tommy.

L’inspecteur se rua hors de la pièce voisine, tandis qu’un petit sourire amusé se dessinait sur les lèvres de sir Arthur.

— Je m’en doutais. Mais, cette fois, vous ne m’aurez pas, inspecteur. Je préfère utiliser ma propre sortie.

Et, posant ses mains sur l’appui de la fenêtre, il sauta dans le vide.

Tuppence poussa un cri aigu, en se bouchant les oreilles pour ne pas entendre le bruit sourd venu d’en bas. Marriot laissa échapper un juron.

— Nous aurions dû penser à la fenêtre. Bien qu’à mon avis, il aurait été difficile de l’inculper sur une preuve aussi mince. Je dois descendre et… et… veiller à ce que le nécessaire soit fait.

— Le pauvre diable, murmura Tommy. S’il aimait sa femme…

Marriot ricana :

— S’il l’aimait ? Il ne savait plus de quel côté se tourner pour trouver de l’argent. Lady Merivale disposait d’une fortune personnelle considérable dont il était l’héritier. Si elle l’avait quitté pour s’enfuir avec le capitaine Hale, il n’aurait pas touché un penny.

— Vraiment ?

— Mais oui. Dès le début, j’ai soupçonné que Merivale était un coquin et que Hale n’avait rien à se reprocher. Si j’étais vous, Mr Beresford, je donnerais un verre de cognac à votre femme. Ces événements l’ont bouleversée.

— Fruitiers, articula Tuppence d’une voix sourde, alors que la porte se refermait sur l’imperturbable inspecteur, bouchers, prisonniers, détectives. J’avais raison, n’est-ce pas ? Il savait.

Tommy qui s’agitait près du buffet s’approcha d’elle avec un grand verre.

— Buvez ceci.

— Qu’est-ce que c’est ? Cognac ?

— Non, un cocktail corsé.

— Oui, Marriot savait mais il s’est trompé et a tenté l’impasse à l’envers.

— Ainsi, conclut Tommy, le Roi a pu exécuter sa sortie.

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